Amandio Pimenta, M.O.F
Amandio PIMENTA, M.O.F

Notre artisanat a un besoin urgentissime d’un statut particulier et plus particulièrement l’artisanat alimentaire, genre un Small Business Act à la française.

Effectivement, l’état se doit de considérer différemment une entreprise industrielle qui utilise majoritairement les machines automatisées comme moyens de production et une entreprise artisanale qui utilise majoritairement les savoirs-faire manuels et le physique de l’homme comme moyens pour produire.

Dans le premier cas, la technologie permet d’améliorer sans cesse la productivité, dans le deuxième cas, c’est l’homme, qui, par nature, ne peut aller au-delà d’une certaine cadence.

De surcroît, dans le premier cas, en termes de comptabilité et de règles du plan comptable, lorsqu’on a une entreprise prospère, l’investissement pour l’amélioration de la production par l’achat de nouvelles machines permet à l’entreprise d’être gagnante sur 3 tableaux : l’amélioration de la productivité, et donc l’augmentation des marges bénéficiaires, l’amortissement de l’investissement dans la comptabilité d’entreprise réduisant par effet mécanique la fiscalité et les charges sociales (ainsi que le résultat et l’impôt sur le revenu ou l’impôt sur les sociétés !) et enfin, le temps de travail car les mêmes machines peuvent faire les trois fois huit heures de travail, sept jours sur sept, 365 jours par an.

Dans l’artisanat, avec une entreprise dont la base est le travail manuel, les machines ne sont là que pour alléger ce travail, et non le faire en totalité. A un certain stade, la productivité ne peut plus être améliorée. Pour produire plus, il faut alors embaucher, ce qui induit obligatoirement des salaires et des charges sociales supplémentaires, et le coût de la main d’œuvre n’est pas amortissable. Autre facteur accentuant la distorsion de cette concurrence injuste, la production de l’homme qui est soumise à un code du travail très strict, limitant sa production à la durée du temps de travail.

En réalité, les deux types d’entreprises produisent à des échelles différentes. Mais les incidences sur le plan comptable sont totalement disproportionnées et déloyales vis-à-vis de l’artisanat.

Pour bien comprendre l’enjeu, il nous faut ici donner la définition de ce qu’est l’artisanat : l’artisanat, est la transformation de produits ou la mise en œuvre de services grâce à un savoir-faire particulier et hors contexte industriel. Le coût du travail n’est, et ne peut être, le même dans l’artisanat et l’industrie.

Toutes les études démontrent qu’à chiffre d’affaires égal, notre masse salariale est trois fois plus importante parce qu’il s’agit de métiers a base manuelle. Il y a donc une forme de concurrence déloyale avérée, renforcée par la montée en puissance de la robotisation et de l’intelligence artificielle. Ce phénomène va encore s’accentuer puisque les industriels viennent sur le marché économique de l’artisanat, dont ils détiennent déjà près de 80% dans certains secteurs.

L’urgence est là.

Imaginons maintenant que l’entreprise du premier cas, compte tenu de l’amélioration de la qualité des machines, soit mise en concurrence avec une entreprise du deuxième cas. La situation devient intenable, voir suicidaire. Pourtant de nos jours, cette situation est très courante par exemple, dans la boulangerie, la pâtisserie, la restauration, la charcuterie, le traiteur…

Cet état de fait n’est pas suffisamment ressenti et pris en compte par les pouvoirs publics. L’état me semble en faute, car du fait de cette situation, il introduit lui-même par sa passivité une concurrence déloyale légale, ce qui humainement, économiquement et socialement est inacceptable.

De ce point de vue, l’état a l’obligation de redevenir protecteur ; ne le faisant pas, il commet une faute lourde, répréhensible et condamnable en justice.

Ce cataclysme est d’autant plus préjudiciable à une bonne santé de notre artisanat, en raison de l’optimisation fiscale des industriels – nos concurrents – avec leurs holdings financières très souvent domiciliées à l’étranger dans des paradis fiscaux. Ces dernières génèrent de ce fait d’énormes bénéfices qui nous reviennent sous une forme contestable en concurrence déloyale accentuée et catalysée, parexemple sous forme d’investissements déloyaux. En effet, comme les bénéfices sont considérables, ils permettent des investissements démesurés car susceptibles de supporter des pertes lourdes ! Ces pertes prisent en compte par les services fiscaux viennent en déductions des bénéfices colossaux des holdings et ne coûtent rien aux actionnaires, qui restent largement bénéficiaires du fait de l’importance des très gros bénéfices de départ.

In fine, ce modus operandi permet de tuer la concurrence dans certains secteurs, en raison d’une politique de prix n’intégrant pas de marge de rentabilité. La perte voulue par les actionnaires de la holding est sciemment organisée et mise en œuvre sur quelques années pour prendre des parts de marché et au final assécher la concurrence artisanale et imposer ses prix ! Puis ces capitalistes hégémoniques et carnassiers recommencent leurs schémas ailleurs dans d’autres secteurs d’activité économique !

Nous le disons haut et fort, nos états sont complices de cela, quand ils ne sont pas eux-mêmes acteurs ! Cette situation doit être dénoncée et corrigée.

Une des solutions permettant de résoudre cette « distorsion » de concurrence déloyale serait l’adaptation du plan comptable aux spécificités de l’artisanat.

A ce stade, nous faisons une proposition économiquement efficace avec une symbolique importante pour notre artisanat. A savoir la reconnaissance officielle des mains de l’homme comme outils de production sur le plan comptable. Cette reconnaissance pourrait se faire par plusieurs mesures au plan comptable. Nous en avançons une.

Par exemple, dans l’artisanat alimentaire, très fort pourvoyeur de main d’œuvre (nous savons qu’à chiffre d’affaire égal, nous embauchons 3 fois plus ce qui est bien la preuve de notre besoin spécifique d’un plan comptable adapté), pourquoi ne pas permettre l’amortissement d’une partie de la masse salariale au même niveau que l’amortissement des machines ?

Cela rétablirait la loyauté de concurrence et consoliderait l’équilibre précaire de certaines entreprises en leur apportant un ballon d’oxygène en termes de trésorerie. De plus, cela ne coûterait rien à l’état. En effet, ce qu’il perdrait par l’effet mécanique de l’amortissement de cette part de masse salariale, il le récupérerait sous une forme ou une autre car ces marges seraient réinjectées dans l’économie, ne serait-ce que par la préservation d’un certain nombre d’entreprises et leurs contributions diverses et associées. Bref, c’est du gagnant-gagnant pour toute la collectivité, tout en préservant l’emploi.

Une suggestion pertinente à nos yeux, cette vision pourrait être élargie, et appliquée à toute notre économie nationale, européenne, voire mondiale ! Effectivement nous savons que nous allons vers une robotisation et l’utilisation de l’intelligence artificielle à outrance avec le système actuel. Le corolaire direct de cette situation sera dans les trente ans qui viennent, la perte de centaines de millions d’emplois et la raréfaction de nos ressources. Une modification internationale des normes du plan comptable devient urgente, et permettrait un rééquilibrage profitable à l’équilibre économique de notre société en préservant un peu notre terre.

Sans cette prise en compte factuelle ainsi que les correctifs qu’elle induit, et surtout en l’absence d’anticipation des conséquences de ce schéma, l’économie mondiale va au-devant de risques d’une crise financière énorme. Introduire de la mesure dans l’économie d’aujourd’hui est indispensable pour que notre capital vertueux survive demain.

Nous estimons que pour l’avenir de la planète et de ses ressources, cette solution est bien plus intéressante que la future taxation des robots qui deviendrait obligatoirement envisageable.

Envisager un coût financier équitable sur le plan comptable, fondé sur l’équilibre entre l’homme et la machine, permettrait de sauver des millions d’emplois dans le monde, et préserverait une société humaine.

Cette approche est essentielle car elle est aussi liée à notre santé. Contrairement à l’industrie alimentaire qui distribue de plus en plus de produits chargés de calories vides, d’additifs divers d’origine chimique et qui favorise les modes de production agricole intensifs qui tuent les terres et qui ont un coût carbone destructeur, l’artisanat favorise souvent les démarches respectueuses de l’environnement et de la planète. Il fait vivre des filières courtes qui rayonnent sur un petit territoire local ou régional avec un coût carbone imbattable !

Ce type d’alimentation et d’économie est indiscutablement de qualité, préserve la santé et nécessite un savoir-faire humain. L’état par souci économique, budgétaire et sanitaire aurait un intérêt évident à le préserver.

Demain, si une stabilité de la part artisanale dans l’alimentation n’est pas obtenue, l’état sera perdant car dans la balance, le coût financier en termes de santé publique de cette industrialisation excessive sera exorbitant. Le diabète est aujourd’hui déjà une épidémie mondiale, le cholestérol va en être de même sans parler des autres risques déjà avérés comme les divers cancers.